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Interview de Colin Farrell : La Quête du grand (Cine Live)
Oliver Stone sort par KO dans la course aux péplums sur la vie du grand macédonien, seul son projet aura finalement vu le jour. Et c’est Colin Farrell qui a l’honneur d’aller envahir la moitié du monde connu vers 330 avant JC. En route pour le mythe.
Il est venu, il a vu, il les a tous vaincus. Là où Colin Farrell passe, les stars hollywoodiennes trépassent. C’est bien simple : le petit irlandais élevé à la brune dans les pubs de Dublin hérite de tous les rôles pour lesquels certains vendraient jusqu’à leur chihuahua. Simple, chaleureux et accessible, le macédonien d’un film n’en fait pas des salades. Son Alexandre n’est pas seulement grand, il est aussi bienheureux.
CINE LIVE : En acceptant le rôle d’Alexandre, vous deviez savoir qu’on vous attendrait au tournant. Avez-vous eu des moments de doute ou de panique à l’idée d’incarner un personnage aussi légendaire ?
COLIN FARRELL : Oui, bien sûr. J’ai ressenti forcément une certaine tension car le projet étant d’une telle ampleur, il nous dépassait tous … sauf Oliver Stone ! Il s’est impliqué dans la gestation du film à tous les niveaux depuis le début, qu’il s’agisse de l’écriture, du financement, de la distribution, du casting, du choix des lieux de tournage, des décors, des accessoires, des costumes dans leurs détails, bref du concept global. En ce qui me concerne et à mon niveau, la pression est venue de l’idée même de trouver ma place au sein d’une telle vision, et sans m’y perdre. Je me suis jeté à l’eau en m’efforçant d’être constamment respectueux de cette formidable opportunité qui m’était donnée et en essayant de faire de mon mieux. Çà peut vous sembler tordu mais je me suis souvent demandé si Alexandre lui-même aurait été satisfait de ma prestation ! Donc oui, pour résumer, il y a eu une pression intermittente à l’idée d’être dans une production de cent cinquante millions de dollars, d’incarner un personnage aussi universellement célébré, adulé même, une figure aussi mythique dont on allait résumer les trente deux ans d’une destinée grandiose et intense en deux heure quarante cinq de film. Je me demande encore comment Oliver en a été capable de manière aussi visionnaire et inspirée.
Le connaissant, on se doute que le tournage a dû être intense …
En effet, il n’y a pas eu de temps mort ! On était tous constamment sur nos gardes pour être à la hauteur de ses exigences, même lors des pauses pipi ! Et on a pas mal dégusté, surtout vers la fin en Thaïlande, à la frontière avec le Laos où nous avons filmé la bataille avec les éléphants, supposée se dérouler en Inde. Les journées n’en finissaient pas et c’était dur pour tout le monde. Malgré tout, je me suis rarement senti autant en vie et plein d’énergie. On a tenu en voguant sur la crête de cette vague d’énergie qui nous a survoltés pendant plus de cinq mois. Le parcours émotionnel a représenté un challenge équivalent, sous une forme différente, à cause d’une fatigue mentale à laquelle j’étais loin de m’attendre. Mes scènes avec Hépheïston [Jared Leto, NDR], ont été parmi les plus éprouvantes mentalement. Chaque prise me laissait vidé. Les séquences de bataille étaient épuisantes mais elles comportaient un côté « fun » malgré tout. Je suis resté un grand gosse au fond de moi, et c’était comme de jouer aux gendarmes et aux voleurs, mais à un tout autre niveau, avec des enjeux autrement risqués.
Avez-vous pu visiter certains des hauts lieux marqués par le passage d’Alexandre ?
J’ai passé quelques jours en Egypte avec Angelina. A Alexandrie, j’ai marché sur ses pas en traversant un célèbre pont vieux de deux mille trois cents ans. Çà donne le frisson, le même que quand vous vous trouvez à l’endroit où avait été érigée la grande bibliothèque. C’était un grand honneur de me retrouver là, à m’imprégner d’Histoire. A Thessalonique, au Nord de la Grèce, l’ancienne Macédoine, j’ai visité les vestiges du palais de Pella, où Alexandre a vu le jour et dont ne subsistent plus que quelques colonnes et un morceau de sol en marbre. Un matin, je me suis assis pendant une heure sur la tombe de Philippe II, père d’Alexandre, découverte il y a quelques années seulement. C’était une expérience incroyable, très troublante.
Oliver Stone a cette réputation d’être un grand passionné, ce qui le rend souvent intransigeant, pas toujours très charitable avec ses acteurs.
Je ne le connaissais pas, mais après Alexandre je serais prêt à recommencer dès demain avec lui. Même sans scénario. Oliver est un cinéaste et un être humain remarquable. Son problème, à mon avis, est qu’il souffre du handicap – rarissime aujourd’hui – d’être resté intrinsèquement pur et intègre. On ne le sait pas, mais il a une énorme compassion pour le genre humain. Sans çà, je ne crois pas qu’il aurait été capable de réaliser ses films. En ce qui concerne mon rôle, il n’a pas été très précis. Le film a été un parcours initiatique pour tous, y compris pour lui, même s’il était incontestablement notre leader. Aucun doute là-dessus. Son énergie est inépuisable, et son enthousiasme bouillonnant semble ignorer toute limite. Il a été extrêmement exigeant avec nous et particulièrement avec moi, souvent sans ménagement, mais c’est sa nature. Cette manière de nous bousculer faisait partie de sa stratégie pour obtenir le meilleur de nous. Quel genre de metteur en scène est-il ? Et bien c’est quelqu’un qui cherche la vérité dans la moindre ligne de dialogue, le moindre regard, le moindre geste. Qui exige autant de vous que de lui-même. Je n’avais jamais encore tourné avec un réalisateur qui s’implique autant. Pour Oliver, ce film a représenté un effort similaire à ce qu’Alexandre a dû entreprendre en son temps.
Les historiens sont partagés sur ce qui a motivé Alexandre dans frénésie de conquêtes … Vous devez bien avoir une opinion ?
Il était un leader hors pair, suprêmement charismatique, parfaitement accompli en matière de stratégie militaire et tactiques guerrières. Il était le roi. Une présence électrisante. Face à lui, on ne pouvait faire autrement que de le suivre. Il savait comment motiver et entraîner ses hommes, comment les euphoriser sur le champ de bataille, comment leur parler, comment leur faire payer des impôts, comment les châtier pour leurs fautes. Bref, pour Alexandre, on était prêt à tout. Peu de leaders ont bénéficié d’une telle fidélité. Il était toujours au premier rang à la tête de ses troupes, pour montrer l’exemple. Il n’a jamais exigé d’eux quoi que ce soit qu’il ne fasse pas lui-même. Pour l’anecdote, j’ai rencontré un jour Nelson Mandela. Je puis vous assurer qu’à son contact, on se sent vite prêt à tout pour lui …
L’un des mystères perdurant concerne la sexualité d’Alexandre. Etait il homosexuel, bisexuel ? Hépheïston, son plus fidèle compagnon, a-t-il vraiment été son amant ?
Depuis leur enfance jusqu’à la mort d’Hépheïston, les deux hommes ont été « âmes-sœurs ». Alexandre savait qu’il ne le trahirait jamais. C’est l’un des hommes qui ont compté le plus dans sa vie et pour sa survie. Quelqu’un qui lui permettait de garder la tête sur les épaules au milieu de la folie des conquêtes et des dangers constants le menaçant. Il a été prouvé qu’il existait entre eux un amour incroyablement profond. Les témoignages de l’époque s’en font l’écho. Le film suggère que cela a pu aller plus loin mais sans pour autant enfoncer le clou. Je crois que c’était le meilleur parti pris.
Vous avez déjà tourné quinze films depuis l’an 2000. A 28 ans, vous empochez désormais entre huit et dix millions de dollars par film. Pas mal pour un gars de Dublin qui voulait être footballeur et qui a été recalé aux auditions du groupe Boyzone ?
Je n’en reviens toujours pas car çà n’a jamais été mon but en débutant dans ce métier. Tout s’est déclenché pour moi quand j’ai eu ce rôle dans la série télé « Ballykissangel » en 1997. A l’époque, j’ai eu l’impression de décrocher le gros lot. J’étais aux anges. Puis j’ai été pris pour Ordinary decent criminal avec Kevin Spacey, qui m’a ensuite recommandé à Joel Schumacher. C’est comme çà que je me suis retrouvé dans la distribution de Tigerland. Depuis, tout a été une sorte de voyage fantastique. Je viens de tourner avec Terrence Malick dans The New World et j’ai passé quelques mois en Afrique du Sud pour Demande à la poussière, d’après le roman culte de John Fante, réalisé par Robert Towne. Un projet qu’il a cherché à monter pendant trente deux ans ! Towne a bien connu Fante, qui lui avait donné son feu vert. Il a écrit un très joli scénario et Bandini est un personnage délectable pour un acteur. Michael Mann m’a également contacté pour son prochain film, l’adaptation de la série « Deux flics à Miami » … Quoi qu’il arrive, je suis toujours heureux de me lever le matin pour aller tourner avec ces pointures. Grâce à tous ces cinéastes, j’ai énormément appris et je continue, ce qui est l’un des avantages inestimables de cette profession. L’envers de la médaille, c’est que l’on se demande toujours si on aurait pas pu faire juste un peu mieux avec une prise supplémentaire … Si jamais il m’arrivait de perdre mon enthousiasme et devenir blasé, alors j’arrêterais pour faire autre chose.
PAR JEAN-PAUL CHAILLET
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