|
Interview d'Oliver Stone (Cine Live)
Interviews - Projet Baz Luhrmann
Alors que d’autres auraient succombé sous les coups de matraque d’une presse sans pitié, Oliver Stone est toujours debout, solide comme le roc de son patronyme. Provocateur-né, prêcheur en eaux troubles, empêcheur de penser en rond, dézingueur du mythe américain, ce grand manitou de l’investigation repart au combat pour nous conter les exploits de son idole de toujours, Alexandre. Et il est intarissable sur le sujet !
CINE LIVE : Vous avez dit un jour « Je veux rester en contact avec mon temps ». Alexandre vous a-t-il paradoxalement permis de le faire ?
OLIVER STONE : J’ai réalisé nombre de films contemporains et je n’ai guère été épargné dans mon propre pays. Les critiques ont été sévères. J’avais donc comme un désir de m’échapper dans une autre contrée, une autre époque, et comme Alexandre a toujours été mon personnage historique préféré … Il y a un côté ironique car à travers cette histoire, j’ai vu un prolongement du conflit Est-Ouest actuel. Alexandre avait réussi à unifier les deux en incorporant les vaincus. Il n’a cessé d’élargir son empire en faisant la fortune de bon nombre : il a construit plus de quarante villes, il avait une vision globale du monde. Son idée était belle : un roi, un monde.
N’était il pas trop idéaliste, utopiste ? Sans vouloir faire de comparaison, il avait un côté Kennedy, John et Robert réunis ?
Il leur ressemble effectivement dans son idéalisme. Vous avez raison. En même temps, ce n’était pas un tendre, loin de là. Il pouvait être sauvage. C’était un sacré politique tout en étant un militaire de génie ; il a inspiré Napoléon, César et d’autres. Il n’avait rien d’un rêveur, mais il était idéaliste. En onze ans, il a crée quelque chose d’immense, d’incroyable. Il a apporté la paix aux tribus qui se battaient à mort. Il a appris sur la route. Habituellement, les empereurs revenaient à Rome, à Athènes avec l’argent, la gloire, où à Washington DC. Il n’est en rien matérialiste, plutôt un bâtisseur culturel. Dans le film, je le qualifie « d’ami des hommes ». Comme pour tous, son passé a façonné son caractère, il a dû composer avec sa mère et son père.
Vous parlez de l’importance de ses parents : vous avez déclaré il y a peu, ne pas savoir, en faisant ce film, où il vous mènerait. « Ne pas comprendre encore ce qu’il avait d’important pour moi » … N’avez-vous pas fait, inconsciemment ou pas, aussi un film sur vos propres parents ? N’est ce pas votre film le plus personnel ?
C’est sans doute vrai. En même temps, nous avons fait le plus de recherches possibles. Il est indéniable que ses parents ressemblent, par certains côtés, aux miens. Comme celui d’Alexandre, le mien était très pessimiste, tandis que sa mère était d’un très grand optimiste, elle voulait qu’il soit le plus grand. La mienne aussi. C’est une sacrée motivation dans la vie. Les deux pôles, l’énergie déployée par ses parents lui ont permis de les dépasser. Il est allé plus loin que l’on ne pouvait rêver. Il est authentique, au cœur – sans jeu de mots, d’une tragédie grecque.
Ce film a-t-il été pour vous une manière de leur parler ?
J’ai dédié ce film avec ma mère. Elle l’a vu, à plus de 80 ans, et elle a adoré. Ce qui m’a procuré un immense plaisir.
Vous père voulait être écrivain, votre mère se voyait bien actrice. Et c’est vous qui avez réussi à satisfaire leur désir ?
Bien vu. Je ne l’avais pas pensé en ces termes. Elle ne voulait pas être physiquement sur un écran, mais elle adorait les films, les stars, se comportait comme elles. J’ai grandi entre les deux, ce qui est en fait formidable pour un réalisateur. Je n’aurais pu le devenir sans mes parents. Ils vous définissent.
Alexandre repousse toujours les limites, vous aussi ?
Pour Alexandre, c’est incontestable. Moi, je suis paresseux.
Vous le cachez bien quand on voit vos films …
C’est vrai ! (les rires) Là, j’espère simplement avoir réussi à faire passer un peu de l’esprit qui animait Alexandre. Tout le monde ne le comprendra pas. En Amérique, j’ai été descendu par les critiques, mais le public a été réceptif malgré la durée, la bisexualité de certains personnages. J’adore Russell Crowe, Mel Gibson, Brad Pitt, ce sont de formidables acteurs, mais ils affichent seulement leur côté masculin, macho.
Vous voulez dire que le public a peur aussi de voir à travers un héros son côté féminin, ses éventuelles faiblesses ?
Absolument. On cherche à enterrer nos pulsions. La société helléniste était bien plus tolérante. Comme les bouddhistes.
Vous aimez les Grecs, vous comparez les footballeurs de L’enfer du dimanche à des Spartiates … Jeune, votre héros n’était autre que Zorba le grec …
C’est vrai. J’ai quitté l’école à 14 ans à cause Zorba. C’était un gangster. Je suis fan d’Anthony Quinn. C’était un monstre au sens nietzschéen du terme.
Vous êtes friand de complots, de ceux qui gravitent autour du pouvoir et de la suspicion …
Le pouvoir est un sacré moteur pour les dramaturges. Là, c’est le désir d’amour qui domine. Alexandre cherche celui de son père, de sa mère, des autres. Il est aussi intéressé par le fait de conquérir ses peurs. Mais il reste beaucoup d’ambigüité sur le sujet.
Mais vous aimez poser des questions, les bonnes, et ne pas y répondre ?
Oui. Comme avec JFK, qui a été d’ailleurs mon film le plus incompris.
Diriez-vous, pour reprendre le titre de votre documentaire sur Arafat, que vous êtes parfois une « persona non grata » ?
Et comment ! C’est un titre à double sens. Nombre de personnes ont été surprises par ce petit film. Sharon n’a pas voulu me rencontrer. Arafat non plus, je faisais peur aux deux côtés.
Et en faisant Alexandre, avez-vous eu l’impression toujours pour reprendre le titre d’un autre de vos documentaires, d’être El Commandante, à la tête d’une armée ?
Oui. Castro a aussi pris le pouvoir avant ses 30 ans. Il voulait changer le monde. Aujourd’hui les jeunes sont des consommateurs. J’aimerais qu’ils puissent ressentir l’idéalisme qui habite Alexandre, la manière qu’il a de se saisir du pouvoir. Parce que c’est comme cela que les choses changent … parfois. Castro adorait Alexandre. Comme lui, il est avec son peuple. Proche de lui. Alexandre a été blessé à huit reprises. Castro n’a pas un sou.
Il met ses contradicteurs en prison …
Oui, il a fait des erreurs. Je ne plaide pas son cas, il faut simplement admirer son implication dans ce qu’il fait.
Vous auriez fait le même film, sans le projet concurrent de Baz Luhrmann ?
Il avait des stars comme Leonardo DiCaprio alors que Colin ne faisait qu’éclore. Notre problème a toujours été le scénario, qui a été en développement de 1990 à 1999. je ne crois pas qu’eux avaient alors un véritable script, mais peut être l’ont-ils aujourd’hui. Je serais ravi de voir l’interprétation de Baz.
Alexandre vous a-t-il redonné foi dans le genre humain ?
Et comment. Mais pas qu’à moi, à toute l’équipe. Il nous a élevés, fait grandir, et son esprit est avec moi pour toujours, enfin j’espère. Il m’a permis d’être meilleur.
Quel est votre jardin de Babylone ?
Si je savais ! Sûrement pas Hollywood aujourd’hui. Plus jeune, je pensais que la Californie y ressemblait.
Vous allez faire un film sur Martin Luther King un jour ?
Ils me tueront avant. Mais il y a une similarité entre Alexandre et Martin : leurs rêves.
PAR GWEN DOUGUET
Macédoine indigeste
Dans la couse aux Alexandre le Grand, Baz Luhrmann vient finalement de déposer les armes. Histoire d’une conquête avortée.
Oliver Stone, Martin Scorsese, Alfonso Arau (oui, celui de l’infâme Morceaux choisis …) … Nombreux sont les réalisateurs à s’être pris d’une passion quasi simultanée pour Alexandre le Grand. Pourtant, de tous les projets de biopic, c’était bien celui de Baz Luhrmann qui avait pris la tête. Relégués au rang d’outsiders, Scorsese et Arau moulinent vite dans le vide. Fin 2002, la production de Luhrmann affiche déjà un casting étincelant. Leonardo Di Caprio sera le conquérant macédonien. Nicole Kidman incarnera Olympias, la mère du roi. Mais Oliver Stone n’a pas dit son dernier mot. Il sort de sa manche Colin Farrell et Angelina Jolie, et lance la production de son film dans la foulée, coiffant son adversaire au poteau. Est-ce l’approche de Baz Luhrmann qui se voulait très explicite sur les amours bisexuelles du conquérant qui aura rebuté les financiers, la perspective d’un triptyque de péplums trop colossaux à gérer – Luhrmann voyait son Alexandre comme le premier volet d’une trilogie – ou l’absence d’un engagement clair de la part de Leonardo Di Caprio ? Le mystère demeure. Le champ de bataille, lui, est momentanément déserté, en attendant que le flambeau soit éventuellement repris une fois la déferlante du film de Stone passée.
CHRISTOPHE CHADEFAUD
Voir aussi interview de Colin Farrell - Voir aussi Critique de Cine Live

|