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Interview d'Oliver Stone : Le Grand Mamamushi

Dans une explosion psychédélique qui mélangeait les fucks, la came, les gros glaives et les gros flingues, Oliver Stone est né cinématographiquement. De Midnight Express, en passant par Scarface et Conon le Barbare, il signe les scénarii les plus sulfureux de la fin des seventies. En 86, il réalise Platoon qui le consacre comme une tête brûlée de la réalisation, un adepte du napalm visuel et de l’agent orange thématique. De Tueurs nés à JFK ou L’Enfer du Dimanche, il est un fouteur de merde, un souleveur de polémiques, autant qu’un innovateur. En l’an de grâce 2005, le grand mamamushi revient avec le pachydermique Alexandre, qui retrace l’existence du plus grand conquérant de tous les temps. Cassant radicalement avec le style de ses précédents opus, Stone s’offre l’histoire avec un grand H, et nous, une interview avec un grand I.

Quelle est la genèse d’Alexandre ?
OLIVER STONE : C’est un producteur allemand, Thomas Schühly, qui m’a proposé de réaliser ce film en 1989. Il avait produit Le Baron de Munchausen, Au nom de la rose et était considéré comme un excentrique qui ne finançait que des films fantastiques. Alexandre était également un de mes vieux projets puisque j’en avais déjà parlé avec John Milius et Schwarzenegger à l’époque de Conan. Alexandre le Grand est, pour moi, la figure la plus excitante de l’Histoire. Franchement. Pourtant, aucun film n’avait été fait sur lui, à cause de la difficulté de la narration et de son coût exorbitant. En 1996, le projet a refait surface, nous en avons même parlé avec Tom Cruise, mais nous n’avions pas de scénario qui nous convienne, nous n’étions pas vraiment prêts. En 2000, avec le succès de Gladiator (Ridley Scott), notre projet a été boosté. Tout d’un coup, il devient réalisable. Durant 4 ans, on a bataillé avec le script, avec le budget, avec les studios pour finalement constituer un montage financier entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Et après, la Warner est venue. Mais globalement, çà été très dur.

Pour Alexandre, on a le sentiment que votre démarche d’historien et de biographe a pris le pas sur votre démarche de réalisateur ?
C’est votre opinion. Disons les choses ainsi : j’ai toujours essayé, durant ma carrière, de combiner la dramaturgie à une vision historique fouillée. Ainsi, Nixon était très bien selon moi, mais pas selon le public ; en revanche, sur JFK, le public m’a suivi. C’est juste une question de viser juste au bon moment. Il faut faire le film auquel vous croyez vraiment. Personnellement, je déteste les films américains qui modifient ou amputent l’Histoire. Le paradoxe, c’est qu’on m’accuse de çà et de corrompre la jeunesse, alors que Nixon et JFK sont ultra-documentés. Nous avons même sorti des livres faisant état de nos connaissances et citant fidèlement nos sources. Pour Alexandre, nous nous sommes basés sur les écrits de l’historien Robert Lane Fox. Nous avions des conseillers sur les batailles … Votre remarque est qu’il y a trop d’Histoire, c’est votre avis après tout ! C’est une question de point de vue.

Mais votre réalisation est plus classique, moins stylisée que l’Enfer du Dimanche ou Tueurs nés.
Oui, mais Alexandre ne traite pas d’un sujet contemporain. Je ne vais donc pas réaliser un film épique comme un film sur le football américain ! L’époque classique se prête plus à un regard romantique, à de belles musiques, c’est juste un autre style. A chaque film, j’essaie de modifier mon approche, d’abandonner mon ego et de me mettre au service du sujet. Aux Etats-Unis, les critiques ont été très dures avec Alexandre, comme si mon nom venait s’intercaler entre eux et le film. Ils n’ont pas pris le film pour ce qu’il était, mais comme un film réalisé par Oliver Stone et dont ils attendaient un certain résultat. Comme si le messager devenait plus important que le message. En fait, je crois que si j’avais été mort, les critiques auraient été meilleures. Vous voyez ce que je veux dire ?

Alexandre dure 2H55. Est-ce que c’est votre « final-cut » ou est ce que votre version est plus longue ?
Non, c’est vraiment ma version. En fait, le film fait 2H47, avec un générique de 8 minutes car il y a eu énormément de gens impliqués sur ce tournage. Mais ce n’est pas une durée exceptionnelle pour un film de ce genre, Gladiator faisait 2H25. Le fait est que les décisions prises au montage sont les plus importantes. Certains réalisateurs arrivent à imposer leur vision, d’autres se laissent dicter le montage. Il ne faut jamais oublier que le producteur est votre ami, surtout quand il gagne de l’argent, donc il faut savoir ménager son intérêt et le vôtre. Dans le cas d’Alexandre, tout le monde aimait le film dans sa version de 3H20 ! On m’a même suggéré de le sortir comme çà, mais je savais qu’aux Etats-Unis, çà serait considéré comme un suicide commercial et qu’il fallait le raccourcir. J’ai donc insisté pour le couper au maximum, je voulais qu’il soit le plus dense et le plus direct possible. C’est dans mon intérêt. Je ne dis pas que sur le DVD la version ne sera pas légèrement différente, mais ce ne sera pas un director’s cut, car j’assume la version présentée en salles.

Dans Alexandre, comme dans l’ensemble de votre filmographie, vous vous posez des questions philosophiques, éthiques, humaines, politiques, mais très peu religieuses. Pourquoi ?
La religion n’est jamais une question prédominante. La question humaine l’englobe. En ce qui concerne Alexandre, parler de religion ne revient à parler de Dieu, mais plutôt à parler de sacrifices quotidiens. C’est dans cette dimension qu’il est mystique. Dans ce film, j’ai essayé de ramener la religion à des termes humains. Alexandre était considéré comme « Le Grand », parce qu’il rassemblait les gens ; il ne les divisait pas. Il voulait unir les peuples sous un même drapeau, celui de son empire. C’est le premier « globaliste », il a réussi à créer un monde qui a connu la paix pendant plus de 300 ans. Puis, les Romains ont changé la nature du monde en attirant un maximum d’argent à Rome. Un peu comme aujourd’hui, où les Américains prennent le pétrole du monde entier. Alexandre n’a jamais été cupide, ni riche, il a conquis le monde au nom d’une vision, d’un projet, mais pas pour de l’argent. En revanche, ses généraux étaient riches. D’ailleurs, c’est avec eux qu’il y avait des tensions. Pour revenir à la question, quand on approche l’histoire d’Alexandre, on ne peut entrer dans tous les détails ; comment il mange, comment il baise, comment il fait la guerre ou comment il prie. Il faut choisir. Ce n’est pas un film intimiste, c’est une locomotive.

Alexandre a coûté énormément d’argent, mais contrairement aux attentes, il y a seulement deux scènes de bataille. Pourtant, c’est le genre de films où les gens vont aussi pour y voir des mecs se foutrent sur la gueule …
[rires] C’est une question à laquelle je ne peux pas répondre. Je peux juste vous dire que j’ai essayé de rester dans les proportions de la vie d’Alexandre. Il y avait aussi l’histoire de son père, de sa mère, de son amant et de sa conquête à raconter. Alexandre est, finalement, l’histoire d’une quête d’amour à travers plusieurs personnages. Si vous ne montrez qu’un conquérant qui gagne des batailles, vous passez à côté de l’homme et vous faites un autre film. Moi, je voulais parler de ce besoin d’amour, c’est aussi pour çà que Colin Farrell joue sur une complexité masculine / féminine. Brad Pitt, Mel Gibson ou Russell Crowe sont de bons acteurs dans Troie, Braveheart et Gladiator, mais ils ne sont que masculinité, ils n’ont pas cette tendresse, ils ne pleurent pas. Je voulais vraiment raconter la vie d’Alexandre, c’est pour çà que le film porte son nom. Autrement, j’aurais appelé çà Les Batailles d’Alexandre

Vous avez enchaîné 3 documentaires, Comandante, Looking for Fidel et Persona non Grata qui étaient tournés sur le terrain, à la dure.

Artistiquement, si vous êtes intéressés par votre sujet, il devient intéressant. J’étais fasciné par Fidel Castro et par Arafat et parler avec eux fût une grande expérience, plus personnelle que carriériste. J’ai fait des drames, des films politiques, d’autres sur le sport, la musique, des films noirs et je voulais faire un film sur l’Antiquité. Je me suis toujours débrouillé pour faire des films de plus en plus gros et là, je crois que j’ai atteint le sommet de ma montagne. Tout a été crée pour le film. J’ai eu plus de jouets que je n’en aurais jamais.

Dernière question : Scorsese a dit que pour faire des films indépendants, il fallait avoir une barbe. Qu’est ce que vous en pensez ?
[rires] Vous ne me croirez pas, mais c’est un film indépendant. Aucun studio n’a été impliqué durant tout le développement du film, il n’y a eu donc aucune interférence. Donc, cette histoire d’indépendance, c’est un peu de la mythologie. Parlons plutôt des films à petits budgets. J’en ai fait plein et je peux vous garantir, que quelque soit le budget, je n’ai jamais trahi mes idées. On ne m’a jamais dit comment faire mes films. Je crois que l’indépendance se trouve dans le cœur et dans l’estomac.

Voir aussi interview de Colin Farrell

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