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Le Treizième Chevalier - Chapitre 3 : Le Fruit défendu

Envoyée au camp d’entraînement jedi du Sanctuaire, Calypso entretient depuis plusieurs mois une relation avec le mystérieux Gémini. Ce vagabond, qui hante les ruines du Temple des Gémeaux, semble posséder des pouvoirs puissants, presque divins, comme de voyager à travers le temps. Il envoie Calypso, travestie en soldat, en pleine Antiquité retrouver son père, Alexandre le Grand, au moment où celui-ci, désespéré d’avoir tué son ami Kleitos, tente de mettre fin à ses jours.

Il se recouvrit d'un court chiton de pourpre. Elle ne réalisa pas tout de suite mais ce n'était plus ... Gemini. L'homme, qui lui tournait le dos, était plus petit. Gemini avoisinait les deux mètres. Le corps de l'inconnu était couturé de tant de cicatrices qu'elles formaient presque un entrelacs sur son dos. Le fessier aplati avait connu de longues heures de chevauchées. Un cavalier. Il se retourna enfin et l'inconnu céda la place à son visage. Elle ne vit plus que lui, oubliant le sexe encore en érection dressé entre ses cuisses, la démarche titubante, le corps alourdi par des nuits de beuveries. Elle n'avait jamais douté un instant de la sincérité et des talents de Gemini mais c'était si rapide, sans transition. Il la laissait désemparée, désarmée face au désespoir sans nom qu'elle lisait dans son âme. Le regard éteint par le remords, il s'agenouilla à ses pieds et caressa ses lèvres, plongeant son regard vairon dans ses yeux. La voix rauque, secouée de tremblements, il lui demanda :
« Comment t’appelles-tu, soldat ? »
Elle se rappela alors cette nuit où elle avait cru mourir ... Trois jours auparavant la fête avait mal tourné. Ils avaient trop bu tous les deux. Il ne se rappelle plus pourquoi cela avait commencé. Kleitos l'avait couvert d'injures, de vérités trop blessantes qu'il trainait depuis trop longtemps derrière lui. Et puis ce mot de trop, le nom tabou de toutes ses insomnies, Parménion, son général en chef, quasiment son père, le soldat qui tombait par terre comme dans la comptine que lui avait apprise sa nourrice Laniké, sous les coups de glaive de l'assassin qu'il avait envoyé lui même sur son propre ordre. Aveuglé de colère, il avait arraché la sarisse de l'un de ses gardes, transperçant le corps noir de Kleitos de part en part. Pétrifié d'effroi, dégrisé par ce flot de sang qui avait jaillit sur sa tunique de lin, il avait réalisé l'irréversibilité de son geste. Il n'avait pas réussi à se suicider. Ils lui avaient arraché des mains le javelot meurtrier. Il s'était retranché sous sa tente, refusant de boire ou de manger. Derrière la paroi obstinément close de sa tente, on n'entendait que sa voix rauque et monotone répéter à l'infini la vieille comptine macédonienne de leur enfance. Le dernier page, chargé cette nuit de la garde du roi, venait de se retirer. Le roi était décidé à mourir, personne ne pourrait l'en empêcher cette fois. Demain matin on découvrirait son cadavre, mort d'épuisement et de chagrin. Ils ne feraient rien. Trop le méprisaient déjà de son attirance pour la civilisation orientale, trop le haïssaient déjà pour Parménion, Kleitos et même son père Philippe ... Trop attendaient sa mort pour usurper les trônes de Grèce et d'Asie. Seul restait Hépheïston mais Hépheïston était trop accablé lui-même de chagrin pour le sauver cette fois. Une nouvelle crise de larmes l'avait broyé de douleur sur sa couche souillée.

Elle s'était effondrée à genoux devant l'entrée de sa tente, ses ongles enfoncés profondément dans la glaise détrempée par les pluies diluviennes des Indes, le dos courbé par le poids de son chagrin. Sa souffrance allait la tuer. Dans cette solitude extrême, le silence d'Alexandre la remplissait d'effroi, lui communiquait une peur infantile des ténèbres. Elle hurla « s'il te plaît ! ». Folle de douleur, elle se releva et pénétra dans le pavillon royal. Si on la surprenait, on la massacrerait sans autre forme de procès, persuadé qu'elle venait attenter à la vie du roi. Mais elle s'en foutait maintenant de tout cela. Elle se jeta sur la couche du roi, elle enserra sa tête entre ses mains, sécha ses larmes de ses lèvres. Il secoua la tête, essayant d'échapper à son étreinte mais il était plus faible qu'un enfant. Elle murmura à son oreille « Arrête, arrête ... », baisant ses lèvres. Il se débattit encore un instant, luttant avec elle, puis de plus en plus faiblement, avant de céder, la tête appuyée contre son épaule. Elle ramassa dans le plat de nourriture qu'avait laissé par terre le page une coupe d'eau qu'elle porta à ses lèvres craquelées. Elle écarta les boucles blondes pour baiser sa nuque. Soudain il l'embrassa. Il avait trop besoin de l'amour de ce soldat. Muet, il implora le pardon d'Hépheïston pour cette nouvelle trahison. Il le regarda enfin droit dans les yeux, après s'être abreuvé à ses lèvres d'un nouveau souffle, d'une envie furieuse de vivre. Il y vit tant d'amour qu'il fut envahi par une émotion intense , comme s'il plongeait dans un bain tiède après avoir longtemps marché dans une tempête de neige, comme s'il buvait l'eau limpide d'une source après avoir erré longtemps dans un désert, comme s'il se sentait un nouveau homme après avoir exploré la dépravation, la férocité et la brutalité. Les yeux brillants il le serra contre lui, chercha ses lèvres, couvrit de baisers son visage, sa nuque, ses cheveux. Il l'aima avec un abandon total, ainsi qu'il n'avait jamais aimé au cours de son existence, et quand leurs corps se crispèrent une dernière fois, il devina qu'il versait en lui la vie, le secret de l'énergie sauvage qui avait renversé des villes et des armées, supporté les blessures les plus atroces, piétiné les sentiments les plus sacrés, étouffé la pitié et la compassion.

« Calypso. ». Ni homme, ni femme. Son prénom était à son image. Même Hépheïston ne lui avait jamais fait connaître pareille douceur. Il n'avait pas voulu qu'il allume une lampe. Il n'avait connu de lui que l'éclat de ses prunelles émeraude. Il l'avait quitté sans un mot, marquant juste une courte hésitation avant de sortir. Il l'avait laissé partir d'un regard las, encore meurtri de ces trois nuits d'insomnie. Pourtant l'après midi il était enfin sorti dehors.

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